LUKA

ARTISTE-PEINTRE

 

De tout le long du littoral de la Bretagne nord, de tout le long de cet infini serpentin anguleux couvant d’innombrables ports, il n’y en a qu’un. Un seul port suffisamment effronté pour tourner le dos à la Grande-Bretagne. Un seul, qu’une topographie astucieuse a voulu orienter vers le sud : Cancale.


On serait bien tenté de choisir un tel lieu pour mettre en scène l’histoire d’un peintre anticonformiste.
On y planterait la galerie de l’artiste au bord de l’eau, là, à fleur de cette côte qui se mord la queue.
On imaginerait notre personnage, hagard au sortir d’heures captivées par une toile, entreprendre les quelques pas qui séparent son repaire de la grève avant de tenter, à tâtons, de recouvrer ses esprits dans cette drôle de géographie.


Ainsi donc, se dirait-il, là-bas au loin, par-delà la baie, c’est le sud, c’est Rennes où tout commença ; c’est Lyon et les bars à jazz du vieux Saint-Jean ; c’est Aix-en-Provence et ces premiers portraits vendus aux passants du cours Mirabeau ; c’est Saint-Tropez miroitant dans mes yeux d’adolescent à baluchon ; c’est le Portugal où l’on vibra tant avec Marie-Hélène et les deux petites, et puis avec mes trois amis brésilien, portugais et espagnol de ce coloré quatuor de peintres. Toiles audacieuses, nuits enfiévrées.


Si le sud me fait face, alors les îles Marquises du grand Gauguin doivent se situer par là-bas, juste derrière le clocher de la cathédrale de Dol’. Et le Montmartre d’Utrillo doit se cacher là, derrière son semblable, le Mont-Saint-Michel.


Le peintre tendrait une oreille dans son dos, des fois qu’il y décèlerait les lointaines envolées des Beatles et des Stones, bande musicale d’une jeunesse que quelques notes à peine suffisent à faire rejaillir.


À l’ouest, il y serait, déboussolé au moment de situer Dylan, Joplin, et un périple de six mois dans les eaux glacées de Terre-Neuve, à bord d’un de ces navires dont on revient changé.
Alors il s’en référerait à la seule boussole qu’il n’ait jamais suivie en toutes circonstances : la sienne, qui pointe ailleurs. Ou plutôt qui pointe vers un ailleurs : le sien.
On pourrait aisément imaginer tout cela après avoir rencontré Jean-Claude Lucas, alias « Luka ».


Luka est un tout jeune septuagénaire installé depuis une quinzaine d’années à Cancale, dix à la barre de sa galerie située sur le port de la Houle, plein sud.


Le passant curieux qui en passe les portes est accueilli avec bonhomie et humour pince-sans-rire. L’œil du peintre est joueur, celui de l’observateur est aspiré par ces toiles figuratives, quoique nappées d’abstraction, happé par ces lignes épurées, résolument modernes, enfantant des rangées de bateaux qu’on croirait danser, des mers agitées qui fascinent sans effrayer et des marins accoudés au comptoir, vous dévisageant sans visage. Voilà un élément du décor qui interpelle immédiatement : la plupart des marins n’ont pas de visage.
— En fait, ils en ont, assure Luka.
— Ah ?
— Mais c’est à chacun de leur imaginer ce visage.


Si les marins de Luka ont donc mille visages, leur créateur en a quant à lui au moins deux, de son propre aveu.
Il y a « Lucas », ainsi que tous le nomment ici. Sa porte est toujours ouverte aux musiciens de Cancale ou d’ailleurs, amateurs ou professionnels, amis de longue date ou d’un soir. Le peintre est à la guitare, à entonner du Brassens ou à improviser, Madame est à l’harmonica, quand elle n’accompagne pas Monsieur au chant. La « galerie Luka » figure même à la programmation des Bordées de Cancale, accueillant public et artistes lors de ce festival annuel de chants marins.


Et puis il y a Luka, le peintre solitaire, besogneux, possédé par une nouvelle idée d’une toile, anxieux au moment de l’ébaucher, de la créer, reprenant encore et encore le sujet jusqu’à sentir ce déclic intérieur, signal que ça y est, cette idée est assez mûre pour advenir, se faire toile.
L’un s’ouvre à un monde de partage, d’échanges, de rires.
L’autre s’enferme dans un monde de lin, de crayons, de pinceaux, de couteaux, de pâte à structure et de poussière de marbre.
Lucas et Luka cohabitent avec anarchie et rigueur.
Quelle orthographe retenir afin de poursuivre ce portrait ? Luka, sans aucun doute, parce que c’est toujours lui qui eut le dernier mot.


Luka doit sans doute un peu à sa mère qui dessinait ses patrons de couture, créait ses propres vêtements, et à ce grand-père qui s’adonnait à quelques illustrations de la Grande Guerre. Comme tous les enfants, il est fasciné par le monde qui l’entoure et animé par le désir de le reproduire. Une fascination en suscitant une seconde, en échos, lorsqu’il découvre que son crayon remplit particulièrement bien cette mission.

 

S’est déclenché chez moi un jeu : après tout, si j'arrive à le faire, pourquoi ne pas l'exploiter ?
Mise à part la géographie, pour les croquis à réaliser – qu’il troque à ses petits camarades contre un bâton de réglisse ou une pièce de vingt sous –, l’école ne l’intéresse pas beaucoup. À l’univers théorique que l’on parcourt assis, Luka préfère de loin un autre, bien palpable, qui s’étend dehors et se dévale debout.


J’ai toujours eu horreur de perdre du temps. Je n’écoutais que moi-même. J’ai toujours été comme ça.
Après avoir débuté une école du métier des bâtiments pour devenir commis d’architecte et troquer ses dessins contre davantage de bâtons de réglisse, Luka décide un beau jour, du haut de ses 16 ans, d’aller voir ce qu’il se cache derrière la colline. Il noue son baluchon et, flanqué de quelques compagnons d’aventure, entreprend de sillonner les routes de France. École de la rue, de la débrouille, vente en porte à porte et premiers dessins vendus aux passants.


On ne se considérait pas comme des artistes, mais pour certaines personnes pour qui on le faisait, on l’était. Alors nous on rigolait ! On faisait des portraits, leur bouille, mais on ne créait rien.
Qu’importe, la route a bien mieux à offrir que des cours d’arts plastiques : la liberté.
Pas de cette liberté que certains de ses contemporains aiment à faire rimer avec oisiveté.


Certes, ce vent d’ouest soufflant à la fin des années 70 est enivrant, il draine le génie de Bob Dylan et de Janis Joplin, respire l’anticonformisme et ondoie les cheveux longs de Luka. Mais ça s’arrête là. Il voit déjà poindre dans ce mouvement hippie le spectre d’un nouveau conformisme.
Pour lui, liberté rimera avec épopée.
Il embarque sur un bateau de pêche comme terre-neuva, mousse. Il n'a pas encore dix-sept ans. Six mois à traquer la morue au large du Canada.


56 personnes sur le bateau, pêche latérale par tribord, avec les dangers et tous les risques qu’on connaît. Coincé dans les glaces… ça a été une vie… Là, j’ai complètement changé.
Une expérience dont il est difficile de mesurer le retentissement. Une précieuse leçon sur l’interdépendance des hommes et la solidarité possible entre eux.
Dans la vie on est toujours entouré, mais on n’a rarement de vrais copains, tandis que là… aucun maillon de la chaîne ne pouvait casser. 
Ces six mois à tanguer vont contribuer à la stabiliser.


À son retour, il se lance dans la vie professionnelle sur terre. D’abord comme dessinateur d’échafaudages, enfin… quelque chose entre géomètre et créateur d’édifices. Ça ne durera que trois ans.
Disons que j’avais mes plans, eux avaient les leurs, mais ce n’étaient pas du tout les mêmes.

J’avais besoin de liberté.
Puis viennent d’autres boulots, où le dessin ne sert plus à rien. Tant pis, il se rend aux initiations du soir proposées par les Beaux-Arts de Rennes. Luka y façonne son art… jusqu’à un certain point, où les heures lui semblent désormais bien répétitives, ennuyeuses. Le problème dans l’Académie des Beaux-Arts, c’est le mot « académie ». Alors l’apprenti peintre se reporte sur des bouquins pour prolonger ses explorations en quête du Graal de tout artiste : son propre style.


Luka vit désormais avec Marie-Hélène et leurs deux petites filles. Il conjugue ses jobs de commercial, sa vie de famille et son aventure picturale dans un mille-feuille de vies qui l’emmène parfois tard dans la nuit. Bien davantage qu’un violon d’Ingres, la peinture est une obsession.
Il commence à vendre quelques toiles ici ou là, chez lui ou au détour d’une exposition.
Encouragé par certains prix à des concours et plus encore par une vente aux enchères au succès inattendu, Luka perçoit ce qui peut toucher les gens dans ses toiles, poursuit ses investigations en ce sens. Il abandonne les reproductions, se jure de ne jurer plus que par la création, supprime les ombres, multiplie les traits, met un pied dans le monde abstrait.


C’est à 50 ans, après avoir arpenté d’autres univers encore – comme celui du travail social aux côtés de handicapés mentaux –, que Jean-Claude Lucas quitte son emploi et sa ville de toujours, direction Cancale. Le temps est venu de conquérir cet ultime espace de liberté nécessaire à l’éclosion de Luka. Cancale… Les souvenirs d’enfance reviennent avec un éclat de poésie dans l’œil.


On venait souvent ici quand j’étais gamin. Ma tante était mareyeure et je passais mon temps sur la grève avec eux. Ils vendaient des poissons et des coquillages, ils récupéraient la pêche et puis la revendaient sur les marchés. Je me souviens, j’allais très souvent avec eux, on faisait « la tournée » comme ils disaient, avec une petite voiture, et une trompette, on appelait les clients pour pouvoir vendre des crevettes… C’était très intéressant. J’ai adoré cette époque. Je n’avais pas l’impression de perdre de temps. J’étais bien.
 

C’est donc ainsi que naquit l’amour du peintre pour ce joli port breton…
Non, j’aime tout moi. Ça aurait pu être Aix que j’aime beaucoup, mais voilà, Cancale était plus proche.


Luka est savoureusement déroutant.
Il a cet œil à la fois joueur et observateur de ceux qui détestent l’ennui.
L’esprit toujours en mouvement.


Une ambiance m’intéresse, un truc tout bête dans un bar ou un restaurant… dehors je vois une personne, des gens qui sont attirés par une chose complètement abstraite…
Alors il la note et la machine se met en branle.
Il s’évade, file dans son ailleurs.

Luka y pourchasse ce tableau en gestation qui se dérobe et se réinvente sans cesse.
Peindre une idée, c’est comme chercher à peindre un roseau, toujours en mouvement, jamais la même inclinaison, les mêmes reflets.
L’idée finira par se matérialiser dans une toile avant de s’inviter dans d’autres vies, celles des acquéreurs, avec qui il entretient une relation privilégiée. Très souvent, ils deviennent des amis. Il faut dire que d’une certaine manière, Luka leur parle un peu tous les jours.


Je ne veux pas que les gens aient des toiles qui les ennuient. Je veux que mes toiles leur racontent des histoires. Certains acquéreurs reviennent pour en prendre d’autres ; j’aime l’idée que ça crée une bande dessinée chez eux.
 

À l’issue de l’entretien mené en vue de ce portrait, Luka évoque un certain Lucien, 97 ans, acquéreur d’une première toile il y a voilà 7 ans. Il est devenu un fidèle ami dont les rencontres, deux fois par an, sont toujours marquées d'une certaine intensité. Lucien est un homme brillant, truculent, riche d’une belle carrière dans l’aéronautique et de mille et une histoires hautes en couleur. Il a récemment acquis Mal de Terre, particulièrement sensible à ce tableau. Lucien est parti ce matin, confie Luka. Les meilleurs mots de ce portrait lui sont dédiés.


Ma richesse est là par mes amis, mes acquéreurs, j’apprends à découvrir plein de personnes,
c’est extraordinaire, ça me fait des voyages… il n’y a aucune agence qui ait ça dans ses catalogues.

Que ce soit en l’autre ou dans la toile, le point commun est là : le voyage. Celui qu’on entreprend avec un baluchon, une guitare autour d’une table, ou seul avec un pinceau.

Grâce à ses périples pluriels, Luka semble être parvenu aujourd’hui à apprivoiser cette délicate dynamique interne qui anime les artistes. Presque un équilibre.
Je n’ai plus cette quête effrénée de liberté, parce que maintenant, c’est acquis, je me sentirai toujours libre.

 

Un équilibre auquel un protagoniste, plus encore que les autres, est loin d’être étranger.
Marie-Hélène c’est ma femme, ma compagne, c’est tout, ma complice. Elle m’a toujours soutenu. Elle peut parfois être troublée par ce que je fais quand je me lance sur quelque chose de nouveau… mais ça ne m’influence pas du tout ! On ne peut pas me dire quoi faire en peinture. Pour le reste, oui je l’écoute, et j’ai plutôt intérêt d’ailleurs !


Demeure tout de même un point à clarifier en vue d'esquisser Luka : le sujet véritable de l’œuvre.
Habitant en bord de mer, automatiquement le support maritime m’aide sur le sujet, mais ce n’est pas le sujet.

Les indices sont évidemment éparpillés parmi les toiles. Par exemple dans celle-ci, représentant un marin au corps ondulé, instable, enserrant un phare. Mal de terre, c’est son nom.
Un mal dont Luka connaît le remède.
Je voyage toujours sur mon nuage… je suis un Saint-Ex’.


On pourrait donc imaginer ce peintre anticonformiste s’élever au-dessus de ce port de Bretagne nord tourné vers le sud, entreprendre un vol qu’on jurerait erratique, et pourtant. Harnaché avec maîtrise, le personnage fixerait un point au lointain, hors de tout plan cardinal.

Assurément, il en reviendra bientôt, avec sous le bras une toile venue étoffer un univers profond, fermement ancré au 4 quai Duguay Trouin à Cancale. 

Derrière, c’est l’atelier, que le visiteur ne voit pas, symbole d’une vie de travail dédiée à perfectionner ce que l’on voit devant.
Devant, c’est la galerie, où Luka s’est définitivement fait un nom. 

S.G.